LE XX JUIN

SAINT SILVÈRE, PAPE ET MARTYR

La succession des Papes est l’un des objets principaux auxquels s’emploie l’Esprit-Saint depuis sa venue dans le monde. Leur légitimité, comme successeurs de Pierre, est en effet intimement liée à la légitimité de l’Eglise elle-même en qualité d’Epouse du Fils de Dieu ; et c’est pourquoi, chargé de conduire l’Epouse à l’Epoux, l’Esprit ne permet pas qu’elle s’égare à la suite des intrus. L’inévitable jeu des passions humaines, intervenant dans l’élection du vicaire de l’Homme-Dieu, peut quelque temps parfois rendre incertaine la transmission du pouvoir spirituel ; mais lorsqu’il est avéré que l’Eglise, en possession de sa liberté gardée ou reconquise, reconnaît dans un Pape jusque-là douteux le Pontife souverain, cette reconnaissance est la preuve que, de ce moment du moins, l’occupant du Siège apostolique est investi par Dieu même. Cette doctrine, l’Ésprit-Saint la confirme en lui donnant, dans le Pontife que nous célébrons aujourd’hui, la consécration du martyre.

Saint Agapit Ier venait de mourir à Constanti-nople, où Théodat, roi des Goths, avait obtenu qu’il se rendît pour apaiser la colère de Justinien excitée par ses trahisons. A peine la nouvelle de cette mort fut-elle parvenue au prince arien, que, dans la crainte de voir porter au trône pontifical un élu défavorable à ses prétentions, il désigna impérativement comme successeur du Pape défunt le diacre Silvère. Deux mois après, la justice de Dieu frappait le tyran et délivrait l’Eglise. Nul doute que Rome n’eût alors été dans son droit, en rejetant le chef qu’on avait prétendu lui imposer de vive force : ce n’est point aux princes que le Seigneur a remis l’élection de son vicaire en terre. Mais, étranger aux violences dont sa personne avait été l’occasion, Silvère par ailleurs était digne en tout du pontificat suprême ; le clergé romain, redevenu libre, ne songea point à lui retirer une adhésion jusque-là discutable ; et dès ce moment, chef incontesté de l’Eglise, le successeur d’Agapit apparut comme le véritable élu du Seigneur. Dans un temps plein d’embûches, il comprit ce qu’exigeait le devoir de sa charge, et préféra un exil qui devait lui coûter la vie à l’abandon du poste où l’avait misl’Esprit-Saint. L’Eglise reconnaissante le constateen sa courte Légende. Aussi,lorsque la mort vint frapper le Pontife dans la terre de son bannissement, l’armée des martyrs ouvrit ses rangs pour le recevoir.

Silvère, né en Campanie, fut le successeur d’Agapit dans le pontificat. Il fit briller sa doctrine et sa sainteté dans la poursuite des hérétiques, et sa force d’âme apparut tout entière dans la manière dont il maintint le jugement d’Agapit. Malgré les instances réitérées de l’impératrice Theodora, il se refusa à rétablir Anthime qu’Agapit avait déposé de l’évêché de Constantinople comme fauteur de l’hérésie eutychienne.

Rendue furieuse, Theodora manda à Bélisaire d’envoyer Silvère en exil. L’île Pontia fut le lieu de son bannissement. On rapporte qu’il écrivait de là en ces termes à l’évêque Amator : Je vis d’un pain de tribulation et d’une eau d’angoisse ; et cependant, je n’ai point abandonné, je n’abandonne point ma charge. Bientôt, en effet, usé de chagrins et de souffrances, il s’endormit dans le Seigneur le douze des calendes de juillet. Son corps, porté à Rome et déposé dans la basilique Vaticane, a été illustré par de nombreux miracles. Il fut trois ans et plus à la tête de l’Eglise ; il créa, au mois de décembre , treize prêtres , cinq diacres et dix-neuf évêques pour divers lieux.

Les eaux de la tribulation ont traversé votre âme (1), saint Pontife. Ce ne sont point les césars idolâtres qui furent vos persécuteurs. Ce ne fut pas même, comme pour Jean Ier votre prédécesseur presque immédiat sur le siège pontifical et dans l’arène du martyre, un prince hérétique qui déchargea sur vous sa haine de sectaire. Mais la rancune d’une femme indigne, servie par des trahisons parties du sanctuaire, s’acharna contre vous. Avant même que la mort eût fait en vous son œuvre, il se serait trouvé quelqu’un parmi vos fils pour convoiter le lourd fardeau de votre héritage.

  1. Psalm. LXV, III, 2.

Mais quel homme donc eût pu dénouer l’indissoluble lien qui vous attachait à l’Eglise ? l’usurpateur n’eût été qu’un intrus ; jusqu’à ce que les mérites tout-puissants de votre mort glorieuse eussent obtenu le changement du mercenaire en légitime pasteur, et fait de Vigile lui-même l’héritier de votre courage (1). Ainsi l’invisible chef de l’Eglise aurait-il permis, pour la honte de l’enfer, que l’ambition portât ses scandales dans le Saint des Saints même. L’inébranlable foi des peuples, en ce siècle qui fut le vôtre, n’en devait point souffrir ; et la lumière résultant de ces faits lamentables apprendrait mieux aux âges suivants que le caractère personnel d’un pape, et ses fautes mêmes, n’affectent point les célestes prérogatives assurées par Dieu au vicaire de son Christ. Gardez en nous, ô Silvère, le fruit de ces tristes enseignements. Bien pénétré des vrais principes, le peuple chrétien ne verra jamais s’affaiblir en lui le respect dû à Dieu dans ses représentants, quels qu’ils soient ; et le scandale, d’où qu’il vienne, sera impuissant à entamer sa foi.

 

  1. Notre rôle ici n’est point de devancer l’Eglise dans la défense de quelques-uns de ses Pontifes. Toutefois, l’apologétique a d’autres devoirs ; le nôtre est de rappeler que la mémoire du successeur de saint Silvère a trouvé de savants défenseurs. Vigile n’est point, il est vrai, l’objet d’un culte public, et dès lors l’Eglise n’a pas à répondre de sa sainteté ; il en est autrement pour Silvère ; mais toute apologie du premier qui ne va pas à diminuer la grandeur morale de ce dernier, garantie par l’Eglise, est licite et louable.
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